l'├ędito

Osons une Europe qui décroche la Lune

Lors de l’AG de l’ANRT, le 20 juin 2019, Jean David Malo, directeur de la task force du Conseil européen de l’innovation nous donnait sa vision « quadricolore » de l’Europe. Il rappelait qu’elle doit marier le bleu de la compétitivité face à une concurrence internationale féroce, le rouge pour construire une force commune des peuples, le vert pour porter un développement vraiment durable et enfin le jaune pour faire valoir un modèle d’inclusion qui n’oublie personne. C’est un modèle de société dont les Européens doivent être fiers. Il nous faut le défendre que ce soit sur les champs politiques, économiques, réglementaires.

J’ajouterais le blanc, pour le panache de l’audace, de la lumière des étoiles. Il est un secteur exemplaire pour sa capacité à fédérer des États européens : le spatial. L’Europe y joue un rôle indéniable. Cependant depuis une dizaine d’années ce secteur vit une mutation. Nous sommes très sensiblement passés du leadership de quelques grandes puissances étatiques occidentales à la prise de contrôle par des milliardaires privés ou de nouveaux États acteurs. Les discours se font plus précis, les tabous tombent. On n’y va plus dans le seul but scientifique, on se décomplexe face à la conquête d’autres territoires. Les Chinois s’imposent, les Américains réagissent brutalement, les petits pays s’invitent, les riches patrons vivent leurs rêves à la manière des grands mécènes du Siècle des lumières.

Que fait l’Europe ? Récemment même les États-Unis s’en inquiétaient. Notre modèle de société est encore mal stabilisé et les forces politiques européennes dissonantes laissent parfois dans l’ombre de grandes questions qui risquent d’obérer un pan entier de compétitivité, voire le modèle lui-même, si on ne les aborde pas, si on laisse faire nos challengers sans entrer dans la course. Je suis de ceux qui pensent que la conquête spatiale n’est pas une question, nous partirons, comme nous l’avons toujours fait. La question est seulement quand et avec qui ? Donc l’Europe veut-elle prendre son billet ou rester à quai ?

Les Américains et les Chinois suivent déjà des feuilles de route très claires et affichent leurs ambitions économiques et militaires. Les Israéliens, les Indiens s’y préparent. Les secteurs du non spatial sont impliqués, car il ne s’agit plus d’une visite de voisinage mais d’une installation pérenne. Nous avons donc besoin de tout : se nourrir, s’y loger, s’y déplacer, s’y soigner. Tous les secteurs sont concernés.

C’est pourquoi l’ANRT a installé jeudi 4 juillet son groupe dédié à l’objectif Lune pour réunir une force de réflexion prospective quant à une base vie sur notre satellite. Il s’agit de rassembler les acteurs privés et les chercheurs académiques du spatial et du non spatial pour aborder toutes les questions de R&D, les modèles économiques sous- jacents, donner à voir aux décideurs politiques le potentiel de mobilisation. Co-présidé par le CNES et l’ESA, le groupe aura une dimension européenne. Notre premier jalon repose sur une note d’étonnement qui sera émise en marge de la réunion interministérielle de l’ESA en novembre 2019. En décembre notre colloque annuel sur les questions de science et société constituera la rampe de lancement de nos travaux de prospective.

Prenons part au renouveau des vols habités long courrier. Osons le leadership européen a minima sur certains champs scientifiques où nous pouvons faire valoir notre avance. Impliquons sans complexe nos entreprises. Donnons aussi à considérer notre modèle de société car le climat risque d’être rapidement hostile aussi sur le plan stratégique.

 

Clarisse Angelier
Déléguée générale
Directrice de la publication