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Pourquoi penser Espace quand la Terre est en crise ?

Le 23 mars dernier, l’ANRT et le CNES ont signé une lettre d'intention pour la création d’un institut dédié à la Lune. Le Moonshot Institute a l’ambition de faire émerger un écosystème entrepreneurial autour de l'économie lunaire. Il fédèrera les expertises de tous les secteurs d’activité pour stimuler l’idéation et l’innovation, favoriser la convergence entre les secteurs, participer à la sensibilisation du public et particulièrement des jeunes. L’enjeu est d'accroître la visibilité de l'engagement de la France, et de l'Europe, dans leur participation à l'installation de l'Homme sur la Lune.

La Terre est en crise sanitaire et écologique. C’est une priorité au somment des agendas pour juguler la pandémie à court terme et accompagner la transition environnementale à plus long terme. Cela pourrait donc militer pour que le spatial fasse une pause. Cependant nous sommes devenus totalement dépendants des satellites en orbite autour de la Terre qui permettent les échanges de données pour la navigation, la communication, …, et aussi l’observation fine des modifications environnementales. Ce spatial-là est devenu consubstantiel à notre organisation quotidienne, il est peu probable qu'on accepte de faire marche arrière. Les prochaines constellations en orbite très basse (1 200 km), qui vont donner accès à des débits très élevés et à des temps de latence infime, constituent la prochaine étape. L’accès à des temps de réponse quasi-immédiate accompagne l’évolution des systèmes d’échange de données en temps réel à quoi s’ajoute une couverture mondiale totale. Le New Space a porté le développement de la digitalisation et s’alimente de la transition numérique.

Parallèlement les territoires célestes que sont la Lune, les astéroïdes ou Mars font l’objet d’un intérêt de plus en plus partagé par les grandes puissances. Les États-Unis, la Chine et la Russie en tête mais aussi la Corée du Sud, l’Inde, le Japon, ont manifesté leur ambition de s’installer sur le sol lunaire à court ou moyen terme. La Lune est devenue un enjeu de positionnement géopolitique qui pourrait s'avérer sensible s’il se développait en dehors d’une coopération internationale au service du bien commun. Les prises de position géographique sur le sol lunaire et les activités qui y seront développées doivent être régulées pour éviter tout risque de suprématie inutile et dangereuse. Si la compétition stimule les innovations, l’absence de règles internationales sur l’accès et l’usage du territoire lunaire obèrera probablement une large part des bénéfices scientifiques propres à l’exploration spatiale. L’implication des acteurs privés qui constitue un indéniable moteur de progrès, de partage des coûts et des compétences, sera d’autant plus pertinente qu’elle sera accompagnée d’une réglementation organisée par les États dans un esprit de coopération internationale.

C’est pourquoi l’Europe ne peut se soustraire à s’impliquer dès maintenant sur les conditions d’accès, d’exploration voire d’exploitation de la Lune. L’Europe constitue un bridge entre des modèles socio-économiques différents qui ont pris la tête de l’installation sur la Lune. L’Europe a la capacité de pondérer, d’appuyer le besoin d’une régulation, de peser sur les négociations pour une gouvernance qu’il est urgent de définir. L’Europe aura d’autant plus de poids qu’elle participera aux programmes, mais surtout qu’elle détiendra en propre un moyen d’accès autonome au sol lunaire. C’est pourquoi, malgré les crises sanitaire et environnementale actuelles, il faut s’impliquer sur ce qui se joue dans l’espace et pour les décennies à venir. Il en va aussi de notre futur.


Clarisse Angelier
Déléguée générale
Directrice de la publication