La lettre de l'ANRT


Au sommaire de la lettre n°46 | mars-avril 2026

- Editorial -

Souveraineté, quel prix acceptons-nous de payer aujourd’hui pour demain

Clarisse Angelier, déléguée générale de l'ANRT

La situation internationale, qui se complexifie de jour en jour, ajoute un enjeu de plus en plus sensible : la souveraineté. Celle-ci se décline à travers bien des prismes, mais elle fait appel de manière très sensible aux capacités de la France à investir sur des champs technologiques d'importance. Cela pose la question suivante : quel prix acceptons-nous de payer aujourd'hui pour demain ? 

Vingt ans après les Assises des États Généraux de la Recherche de Grenoble tenue en novembre 2004, l'ANRT a organisé les Assises de la recherche partenariale le 2 décembre 2025 en partenariat avec le MEDEF, et l'appui d'un large collectif de partenaires – France Industrie, AFCRT, Instituts Carnot, ASRC, CETIM, Comité Richelieu, réseau des CTI – et le soutien d'AEF. Les Actes viennent de paraître.

Ces assises se sont inscrites dans la continuité du rapport sur les « Conditions de contractualisation des partenariats de recherche public-privé » publié par l'ANRT et du rapport « Amplifier la recherche partenariale public-privé » porté par Nathalie Drach-Temam, Présidente d'Udice, et Patrice Caine, Président de l'ANRT. Il s'agissait de porter un diagnostic lucide et partagé de l'évolution du système français de recherche et d'innovation au cours de ces deux décennies de transformation, pour capitaliser sur ce qui fonctionne et identifier les fragilités persistantes afin de définir une trajectoire collective de long terme.
 
Leur ambition dépassait l'ajustement de dispositifs existants, elle visait à réaffirmer une fois encore l'importance des coopérations de recherche entre les acteurs privés et le corps académique. Celles-ci ne représentent aujourd'hui qu'une partie très minoritaire des coopérations de R&D qu'entretiennent les entreprises et, ainsi, ne constituent pas un levier suffisamment utilisé au service de notre compétitivité. Il subsiste de manière inquiétante une difficulté de transfert et de passage à l'échelle des avancées scientifiques produites par les laboratoires académiques vers des biens et des services favorables à l'économie française.
 
La situation internationale, qui se complexifie de jour en jour, ajoute un enjeu de plus en plus sensible : la souveraineté. Celle-ci se décline à travers bien des prismes, mais elle fait appel de manière très sensible aux capacités de la France à investir sur des champs technologiques d'importance. Cela pose la question suivante : quel prix acceptons-nous de payer aujourd'hui pour demain ? 

Ce prix c'est évidemment le financement de la R&D, avec un rapport au PIB qui reste insuffisant ; Thierry Breton a rappelé qu'il faut atteindre 3% d'ici 2035.   Ce prix, c'est aussi le maintien de trajectoires sur des décennies, en matière de choix énergétiques par exemple ; c'est celui du développement d'infrastructures numériques européennes pour lesquelles les enjeux sont plus que critiques ; c'est l'équilibre entre nos règles et la vitesse de mise sur le marché de nos innovations ; c'est le soutien à la croissance des start-ups et la stabilité de dispositifs tels que le CIR.

Nous avons réellement tout pour croire en notre avenir, nos chefs d'entreprise et nos chercheurs sont engagés, fourmillent d'idées nouvelles. Il faut faire maintenant les bons choix, ne pas se disperser et tenir fermement le cap fixé. 

- L'entretien -

Jérôme Bailly, Directeur Recherche et Innovation - SUEZ

Mehdi Moussaïd

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- EUROPE | Décryptage -

Pourquoi les start-up européennes choisissent-elles de s’installer à l’étranger - Ce que révèle la nouvelle étude de la BEI

Carole Miranda, ANRT

Alors que l'innovation technologique s'accélère à l'échelle mondiale, l'Europe fait face à un défi majeur : une partie de ses start-up et scale-up les plus prometteuses choisissent d'implanter les fonctions clés de leur activité à l'étranger, en particulier aux États-Unis.
Ce mouvement, encore limité soulève des questions : pourquoi ces entreprises quittent-elles un continent pourtant riche en talents et en excellence ? Et surtout : que peut faire l'Europe pour enrayer cette dynamique ? Une récente étude de la Banque européenne d'investissement (BEI) paru le 12 janvier dernier, apporte un éclairage sur les logiques profondes de ces décisions et émet des recommandations. 

Accéder à un marché unique

L'étude révèle que près de 10 % des start-up et  scale-up européennes se sont délocalisées à l'étranger, en grande majorité vers les États-Unis. Cette tendance reste marginale à l'échelle du tissu économique, mais elle touche précisément les entreprises à fort potentiel dont l'Europe a besoin. 

La raison la plus fréquemment évoquée est simple : le marché européen n'est pas perçu comme un marché réellement unifié. Les entreprises doivent composer avec : des réglementations différentes selon les pays ; des barrières linguistiques et culturelles ; des niveaux d'adoption technologique hétérogènes et des délais de mise en marché souvent plus longs. Pour des start-up, dont la compétitivité dépend de la rapidité d'exécution, cette fragmentation complexifie l'entrée sur plusieurs pays à la fois. À l'inverse, les États-Unis offrent un marché très important, homogène et technologiquement ouvert. En effet, les clients adoptent plus rapidement les innovations et les entreprises peuvent tester plus vite leurs produits. Pour beaucoup de dirigeants, cette différence change tout : le marché américain est perçu comme un accélérateur naturel de croissance.

Accéder au capital-risque et à une réglementation simple 

Le second moteur majeur est l'accès au capital. On le sait, aux États-Unis, le capital risque est non seulement plus abondant mais surtout moins réfractaire au risque et plus prompt à financer de très jeunes entreprises, avec des montants élevés. Dans certains cas, la délocalisation n'est même pas une option : les investisseurs américains exigent que la start-tup émigre aux États-Unis, souvent dans l'État du Delaware, connu pour son cadre juridique simple et pro business. Les fondateurs interrogés décrivent un écosystème européen où le financement existe, mais reste plus prudent, plus fragmenté, et moins adapté aux start-up deeptech, biotech et cleantech nécessitant des investissements importants et à long terme.  Ainsi, la délocalisation apparaît moins comme un choix « stratégique » que comme une condition pour continuer à exister. 

Si l'Union européenne est reconnue mondialement pour la qualité de ses normes, celles-ci peuvent toutefois devenir un frein pour les start-up. Les dirigeants interrogés mentionnent notamment : la complexité du RGPD ; la lourdeur des obligations administratives et l'absence d'harmonisation réelle des règles entre pays. Ces contraintes ralentissent l'agilité des jeunes pousses pour se développer vite et bien.

La culture du risque et de l'entrepreneuriat 

L'étude met également en évidence une dimension plus subtile : la culture entrepreneuriale.
Aux États-Unis, le modèle dominant valorise l'expérimentation permanente et la possibilité d'échouer sans être stigmatisé. Le principe du « fail fast » crée un environnement où l'erreur est considérée comme un apprentissage. En Europe, la culture reste plus prudente : l'échec est souvent perçu comme une faute, et l'aversion au risque se reflète autant dans les comportements des investisseurs que dans ceux des clients ou des institutions. Pour des entrepreneurs habitués à évoluer dans des environnements mouvants et non-éprouvés, cette prudence peut devenir une contrainte.

Le paradoxe européen des talents 

L'Europe reste l'un des meilleurs viviers mondiaux pour les profils technologiques : ingénieurs, développeurs, chercheurs. C'est même l'une des forces majeures du continent, et un élément déterminant pour expliquer pourquoi la majorité des start-up gardent leurs centres de R&D en Europe, même après délocalisation. En revanche, les fondateurs rencontrent davantage de difficultés à recruter des profils commerciaux expérimentés ; des spécialistes du scale-up. Cette pénurie de compétences, pourtant cruciales dans les phases d'hyper croissance pousse de nombreuses entreprises à s'implanter aux États Unis pour accéder immédiatement à ces expertises.

Contrairement à une idée répandue, les start-up ne quittent presque jamais complètement l'Europe. Elles adoptent souvent un modèle hybride : R&D, ingénierie et développement produit restent en Europe et fonctions commerciales, direction et levée de fonds sont déplacées aux États-Unis. Cette structure leur permet de combiner à la fois la qualité et la compétitivité des talents européens avec la dynamique commerciale et capitalistique américaine.

Les recommandations de la BEI 

Les fondateurs ne souhaitent pas transformer l'Europe en Silicon Valley. Ils appellent plutôt à une réponse audacieuse et spécifiquement européenne.
Le premier axe concerne la modernisation de la réglementation. Il est impératif de simplifier les démarches administratives. L'idée d'un “EU Delaware” est avancée. De plus, la mise en place de regulatory sandboxes devrait être déployée pour encourager l'expérimentation dans un cadre sécurisé.

Ensuite, le renforcement de l'accès au financement figure parmi les priorités. Pour cela, il est proposé de développer des fonds de croissance importants pour financer les deeptech , tout en créant des incitations fiscales pour attirer les investisseurs les plus audacieux. 

L'assouplissement du droit du travail et des politiques d'immigration constitue également un levier clé pour fluidifier l'embauche et la mobilité au sein de l'UE.  De plus, la simplification des procédures de visa est essentielle pour attirer des talents internationaux, notamment dans les secteurs technologiques de pointe. Il est également proposé d'adapter les formations et de renforcer les compétences business. Il devient indispensable d'intégrer des notions telles que la vente, l'entrepreneuriat et l'innovation dans les cursus technologiques. Enfin, l'expansion internationale des start-up européennes doit être mieux accompagnée. Les dirigeants soulignent la nécessité d'aider les entreprises à se projeter sur des marchés clés, tout en leur fournissant des outils, des services et des partenaires pour réussir leur implantation à l'étranger.

Et si l'Europe devenait enfin agile ? 

L'étude de la BEI révèle une réalité nuancée : les start-up européennes ne veulent pas quitter l'Europe, elles veulent simplement pouvoir grandir à la vitesse que nécessite l'innovation technologique. Leurs départs partiels illustrent une tension entre le formidable potentiel du continent et les obstacles structurels encore trop lourds.

Mais ce constat n'est pas une fatalité. L'Europe dispose d'une fenêtre d'opportunité unique : en modernisant son cadre juridique, en renforçant son attractivité financière, et en soutenant plus fortement ses entrepreneurs, elle peut redevenir un terrain fertile pour la croissance des champions technologiques de demain.

Ainsi, loin de copier des modèles étrangers, l'Europe doit, selon ces recommandations, s'impliquer pleinement dans la création d'un environnement propice à la croissance des start-up, tout en s'assurant que les initiatives prises soient réellement adaptées à ses défis et à ses ambitions.

Télécharger le rapport de la BEI 

- EUROPE | Actualités -

Scale-up Europe Fund : le nouvel instrument disruptif pour accompagner la croissance des champions technologiques européens

Carole Miranda, ANRT

Face à la compétition mondiale dans les technologies de pointe, la Commission européenne lance le Scale-up Europe Fund, plus grand fonds d'investissements directs européen jamais mis en place ! 
Potentiellement doté de 5 Md€, il comble l'une des principales faiblesses de l'écosystème européen de l'innovation : le manque de financements à un stade avancé de développement, indispensable aux start-up les plus prometteuses pour devenir de véritables entreprises de croissance. 

Fonds complémentaire des instruments existants

Le Scale-up Europe Fund s'inscrit dans un ensemble plus large d'initiatives européennes. Il fonctionnera notamment de manière complémentaire avec les instruments du Conseil européen de l'innovation (EIC) mais aussi de l'ETCI d'Invest EU.

Son objectif est de combler le chaînon manquant du financement de croissance, en intervenant là où les instruments existants sont encore insuffisamment présents : les très grandes levées de fonds. En effet, faute de capitaux disponibles en Europe, certaines sociétés sont contraintes de se tourner vers des investisseurs étrangers ou sont rachetées par des groupes non européens pour poursuivre leur croissance. Le Scale-up Europe Fund a précisément été conçu pour éviter la délocalisation même partielle des start-up et des scale-up européennes les plus stratégiques. 

Fonds d'investissement public-privé de grande ampleur

Lancé dans le cadre de la stratégie européenne pour les start-up et les scale-up, le fonds se veut être un véritable catalyseur de capitaux. Sa taille devrait atteindre 5  Md€ : 1 Md en provenance de la CE et 4 Md de la part d'investisseurs privés. Cela en ferait l'un des instruments financiers les plus importants jamais mis en place par l'Union européenne pour soutenir la croissance des entreprises innovantes les plus prometteuses.

Contrairement à certains dispositifs européens existants tel que l'ETCI, le Scale-up Europe Fund est un fonds direct, investissant lui-même dans les entreprises, et non un fonds de fonds. Cette caractéristique le distingue notamment d'autres instruments européens, comme l'ETCI Fund Mnagement, qui financent principalement des fonds d'investissement intermédiaires.

Le fonds devrait cibler des entreprises technologiques européennes à fort potentiel dans des secteurs jugés stratégiques, tels que : l'intelligence artificielle, les semi-conducteurs, la robotique, les technologies énergétiques, les biotechnologies et plus largement la deeptech.
Les montants investis pourraient être particulièrement significatifs : des tickets compris entre 100 et 150 M€, dans des levées de fonds pouvant atteindre 300 à 500 M€.

Mobilisation d'investisseurs européens

Le Scale-up Europe Fund repose sur un modèle de financement public-privé, combinant l'impulsion politique de la CE. Plusieurs acteurs européens de premier plan ont été évoqués parmi les investisseurs potentiels, notamment : Novo Holdings, EIFO (Export and Investment Fund of Denmark), CriteriaCaixa, Santander / Mouro Capital, APG Asset Management, Wallenberg Investments ; la banque publique polonaise BGK.

À ce stade, aucun français ne figure dans les investisseurs fondateurs, même si certains pourraient rejoindre l'initiative une fois les règles d'investissement clarifiées. 

Une gestion confiée au secteur privé

Afin d'assurer efficacité et réactivité, le fonds ne sera pas administré directement par les institutions européennes. Sa gestion sera confiée à un gestionnaire privé sélectionné à l'issue d'un appel à manifestation d'intérêt, lancé par l'EIC Fund.
La sélection du gestionnaire doit intervenir au printemps 2026. Plusieurs sociétés d'investissement figurent déjà dans la liste restreinte des candidats.  

La Commission européenne envisage également la possibilité d'un modèle de gestion en consortium, dans lequel une entité principale s'appuierait sur plusieurs équipes spécialisées afin de couvrir les différents secteurs technologiques.

Des ambitions élevées face à une concurrence internationale forte

L'initiative européenne doit être analysée dans un contexte international particulièrement compétitif.
Aux États-Unis, le financement des entreprises technologiques repose sur un écosystème de capital-risque extrêmement développé, avec des fonds privés capables d'investir plusieurs centaines de millions de dollars dans une seule entreprise. Cette puissance financière s'appuie également sur la mobilisation des fonds de pension et sur un marché boursier très dynamique.

La Chine suit une approche différente, caractérisée par une forte implication de l'État dans le financement des secteurs technologiques stratégiques, souvent coordonnée avec une politique industrielle ambitieuse.

Dans ce paysage, le Scale-up Europe Fund apparaît avant tout comme un instrument de rattrapage stratégique, destiné à renforcer la capacité européenne à soutenir ses propres entreprises innovantes.

Une étape clé pour la stratégie européenne de l'innovation

Le déploiement du Scale-up Europe Fund constitue ainsi une étape majeure pour la politique européenne de soutien à l'innovation. Son succès dépendra notamment de sa capacité à attirer des investisseurs privés, à financer des entreprises à fort potentiel et à produire des résultats visibles dans les années à venir.

La mise en œuvre opérationnelle du fonds devrait intervenir progressivement en 2026, avec l'établissement des règles d'investissement et la sélection du gestionnaire. Les premiers investissements pourraient suivre rapidement si le calendrier est respecté.

Pour l'Union européenne, l'enjeu est clair : transformer ses nombreuses startups prometteuses en véritables leaders technologiques mondiaux.


- Focus -

Actes des assises de la recherche partenariale du 2 décembre 2025

Les Assises de la recherche partenariale ont été organisées le 2 décembre 2025 par l'ANRT, en partenariat avec le MEDEF, et l'appui d'un large collectif de partenaires – France Industrie, AFCRT, Instituts Carnot, ASRC, CETIM, Comité Richelieu, réseau des CTI – et le support d'AEF et de Seldon
Vingt ans après les États généraux de la recherche de Grenoble, elles ont réuni 400 représentants de la recherche académique et privée, pour dresser un diagnostic lucide et partagé de la situation française. 
Ces Assises s'inscrivent dans une logique de continuité : capitaliser sur ce qui fonctionne, corriger les fragilités persistantes et définir une trajectoire collective de long terme. Elles ont réaffirmé que la recherche partenariale constitue un déterminant clé non seulement pour la compétitivité économique, mais plus largement pour la stabilité sociale, la souveraineté technologique et la capacité de la société à se projeter dans l'avenir. Leur ambition dépasse l'ajustement de dispositifs existants : il s'agit de resserrer durablement le lien entre science, décision politique et action économique afin de répondre aux crises contemporaines et de renouer avec une trajectoire de progrès. Un objectif partagé fixe le cap : porter l'effort national de R&D à au moins 3 % du PIB d'ici 2032.


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Dans un contexte de compétition technologique mondiale et de recomposition durable des rapports de force géopolitiques, la recherche partenariale prend une dimension stratégique. Elle permet$ d'innover plus vite, d'organiser les trajectoires industrielles et de créer de la valeur sur des marchés exposés. Elle contribue également à la souveraineté en aidant à maîtriser des dépendances critiques et les chaînes de valeur, à préserver des marges de manœuvre industrielles. Cette exigence concerne l'ensemble du tissu productif : pour les entreprises, quelle que soit leur taille, le partenariat avec la recherche académique est devenu un levier de compétitivité et de différenciation, un moyen d'accéder à des compétences d'excellence pour accélérer l'innovation et développer des technologies de rupture.

Les échanges ont toutefois mis en évidence une fragilité structurelle : la faiblesse persistante de la R&D privée en France, étroitement liée à l'érosion de la base industrielle et à un déficit de culture de la recherche dans une partie du tissu économique. Si la France dispose d'atouts majeurs, des chercheurs de rang mondial, des industries de pointe, des acteurs d'interface reconnus (Instituts Carnot, CTI, CRT, SRC), la transformation de ces atouts en innovations et en avantages compétitifs demeure insuffisante. Le renforcement du continuum entre recherche fondamentale, recherche industrielle et usages constitue dès lors un enjeu central, qui ne doit pas pour autant se faire au détriment de l'un de ces dispositifs.

Le passage à l'échelle apparaît comme l'un des principaux points de blocage. Trop souvent, l'effort collectif s'arrête aux preuves de concept, alors que la création de valeur, d'emplois et de souveraineté se joue dans les phases ultérieures jusqu'à l'industrialisation. La reproductibilité, la qualité, la conformité réglementaire, la production et l'accès au marché sont encore insuffisamment intégrés dans les trajectoires de valorisation de la recherche. Cela impose un soutien public plus cohérent sur les phases critiques d'industrialisation, ainsi que le développement d'une culture commune et d'une interconnaissance renforcée entre les chercheurs et les industriels.

Un autre levier réside dans le renforcement de l'effet d'entraînement de la recherche publique sur la R&D en entreprise. Cela suppose de multiplier les projets communs, de développer les laboratoires partagés, de faciliter les mobilités entre secteurs public et privé, de mutualiser les infrastructures et plateformes, et de construire un véritable marché du travail et des compétences de la R&D. Dans ce cadre, la simplification des règles de propriété intellectuelle apparaît comme une condition opérationnelle essentielle pour fluidifier les partenariats, en particulier pour les PME et les start-up.

Sur le plan de la gouvernance, un consensus net se dégage. L'empilement des dispositifs, l'instabilité des règles et la complexité administrative constituent des freins structurels à l'efficacité des politiques publiques de recherche et d'innovation. Les acteurs appellent à une inflexion claire qui favorise une stabilité et une visibilité pluriannuelle sur les outils et les dispositifs de soutien de la recherche partenariale. Il s'agit moins de créer de nouveaux instruments que de sanctuariser ceux qui fonctionnent, de corriger les irritants et de restaurer la confiance entre acteurs publics et privés. Cela suppose une écoute mutuelle plus attentive et une prise en compte des besoins des entreprises, pour articuler recherche fondamentale et recherche appliquée, liberté scientifique et orientation vers l'usage et capacité de transfert.

Les comparaisons internationales avec les États-Unis, la Suisse, l'Allemagne pour l'Europe et la Corée du Sud et la Chine pour l'Asie confirment ces constats. Les écosystèmes les plus performants reposent sur une forte porosité entre monde académique et industrie, une culture entrepreneuriale intégrée à la recherche, des infrastructures accessibles et une gouvernance qui rend la coopération public- privé simple, rapide et durable. La valorisation de trajectoires professionnelles hybrides, la densité des interfaces entre recherche, entreprises et financement, ainsi que la stabilité des règles figurent parmi les facteurs déterminants de la performance de la recherche partenariale dans ces écosystèmes.

Enfin, les Assises ont rappelé que la recherche partenariale constitue une réponse crédible aux crises systémiques auxquelles nous sommes confrontés. Les transitions écologiques, numériques et sociales ne se gagneront pas par l'addition de projets isolés, mais par l'alignement des technologies, des régulations, des infrastructures et des comportements. Dans cette perspective, la recherche partenariale gagne en puissance lorsqu'elle s'inscrit dans des enjeux de bien commun et mobilise des projets pluridisciplinaires associant un large éventail de parties prenantes.

Un risque majeur a néanmoins été identifié, notamment par les acteurs politiques : la crise des vocations scientifiques et la fragilisation des débuts de carrière. La désaffection des jeunes pour les filières scientifiques et techniques, la précarité des parcours de recherche, le manque de lisibilité des débouchés et les freins à la mobilité entre laboratoires et entreprises constituent autant de menaces directes pour la capacité du pays à tenir ses ambitions en matière de R&D. Sans un réinvestissement clair dans l'attractivité des carrières scientifiques et dans la sécurisation des trajectoires professionnelles des jeunes chercheurs et ingénieurs, toute stratégie de recherche partenariale est vouée à l'échec.

Au terme de ces Assises, une trajectoire d'action se dessine. Elle suppose de stabiliser et de simplifier l'écosystème de la recherche partenariale, d'investir dans les phases critiques d'industrialisation, de résoudre le défi des compétences et des mobilités, et de redonner le goût de la science et de la recherche à la jeunesse. L'objectif est clair : atteindre 3 % du PIB en R&D d'ici 2032, avec une recherche partenariale conçue comme un levier central de compétitivité, de souveraineté et de progrès.

- Point de vue -

L’investissement dans la R&D, levier de souveraineté de l’UE

Pierre Bitard, ANRT

Rupture de doctrine longtemps espérée, la proposition de loi sur l'accélération industrielle - Industrial Accelerator Act ou IAA impose enfin officiellement le principe de préférence européenne dans l'allocation des ressources publiques. La R&D se voit conférer un rôle actif, selon un principe de donnant-donnant pour celui qui veut profiter du marché unique.

Le 4 mars dernier, la proposition d'IAA1 du Parlement et du Conseil Européen a été dévoilée, après plusieurs changements de noms et reports de dates. Le texte vise à inverser le déclin industriel de l'UE pour que la production industrielle atteigne 20 % du PIB d'ici 2035. L'un de ses chapitres les plus novateurs concerne le filtrage des investissements directs étrangers (IDE). Pour la première fois, la contribution à l'effort de R&D européenne fait partie, avec d'autres, des critères contraignants.

Le chapitre IV intitulé « La contribution des investissements étrangers » impose des conditions strictes à tout investissement étranger dépassant les 100 M€ dans les secteurs jugés stratégiques (batteries, véhicules électriques, technologies solaires, matières premières critiques), lorsque le pays d'origine de l'investisseur contrôle plus de 40 % de la capacité mondiale. 

Contribution aux écosystèmes de recherche et d'innovation

Pour obtenir le feu vert, l'investisseur étranger devra satisfaire à au moins quatre des six conditions énumérées2. La R&D y occupe une bonne place, via deux leviers. Le premier est un engagement financier direct : l'investisseur devra consacrer annuellement à la R&D dans l'Union un montant équivalent à au moins 1 % du chiffre d'affaires brut annuel de la cible européenne, proportionnellement à sa part de contrôle (article 18.2.d). Le second est un transfert technologique : l'entreprise étrangère devra concéder des licences sur sa propriété intellectuelle et son savoir-faire au bénéfice de l'entité européenne (article 18.2.c). L'investissement ne pourra ainsi plus se résumer à une simple prise de contrôle mais devra irriguer les écosystèmes de R&I.

Le texte marque globalement une évolution doctrinale sensible, qui ressortit à une normalisation à l'aune des pratiques internationales, dont atteste l'usage des investissements en recherche et en l'innovation. L'Europe historiquement ouverte aux capitaux étrangers, à l'inverse des autres grandes puissances économiques, protectrices de leurs zones économiques d'influence directe (nationale) et indirecte. Mais, face à « l'arsenalisation des dépendances économiques » (Réf.1, p1) et la montée des surcapacités subventionnées (en Chine en particulier), il est devenu vital économiquement et socialement de changer d'approche.

Économie de la connaissance

Dans un tel contexte, l'importance accordée à la R&D dans ce dispositif est double. Elle agit comme un indicateur de qualité de l'investissement ; il ne s'agit plus seulement d'attirer des capitaux, mais de capter des connaissances. Elle vise aussi à ancrer territorialement les technologies de demain, en particulier dans les secteurs où l'UE risque de devenir dépendante.
Des garde-fous complètent le dispositif. Ainsi, comme en Chine par exemple, les coentreprises (joint-ventures) sont privilégiées, et l'investisseur étranger ne peut détenir plus de 49 % d'une entité européenne dans ce cadre. En outre, les droits de propriété intellectuelle développés par l'entreprise européenne qui fait l'objet de l'IDE avant l'investissement restent sa propriété exclusive. Réciproquement, l'entreprise européenne ciblée doit aussi bénéficier d'un accord de concession de licences sur les droits de propriété intellectuelle et les savoir-faire de l'investisseur étranger.

Lors de la consultation publique3, une large majorité des répondants (dont une majorité d'associations et d'entreprises), ont estimé que les investissements directs étrangers sont précieux pour attirer en Europe des capitaux autrement indisponibles au sein de l'UE, et ainsi accroître les investissements dans la décarbonation industrielle.  Plus encore, une majorité a jugé utile d'imposer des conditions aux investissements directs étrangers dans une perspective de marché intérieur. Concernant ces conditions, près de 8 répondants sur 10 se sont montrés favorables à l'obligation de mener des activités de recherche, de développement et d'innovation dans l'UE.

La proposition de loi, disruptive à de nombreux points de vue, transforme ainsi la R&D en variable stratégique : elle devient un critère d'éligibilité. Raisonnable, cette loi l'est certainement, puisqu'elle positionne l'Union et son marché intérieur à un niveau comparable à celui de ses grands compétiteurs en appliquant, pour la première fois, un principe de saine réciprocité.

Références
1 EC, 2026, Proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil établissant un cadre de mesures pour l'accélération des capacités industrielles et la décarbonation des secteurs stratégiques, Bruxelles, COM(2026) 100 final 2026/0068 (COD), 4 mars.
2 Cf. Ibid., Article 18 : Critères d'investissement direct étranger à valeur ajoutée, pp 47-48.
3EC, 2026, Impact assessment report accompanying the document Proposal for a regulation of the European parliament and of the council establishing a framework of measures for the acceleration of industrial capacity and decarbonisation in strategic sectors and amending Regulations (EU) 2018/1724, (EU) 2024/1735 and (EU) 2024/3110, Commission staff working document, 4 mars

- L'invité -

PASREL-Imagerie : une référence en imagerie médicale associée à des collaborations public-privé pour dérisquer les innovations en santé

Ali Ait Ikhlef, Partnership Manager, PASREL-Imagerie

Le développement de nouveaux médicaments est un défi scientifique, économique et organisationnel majeur. Les coûts très importants, la durée des cycles de développement et les taux d'échec élevés imposent des technologies performantes, des expertises associées et des interactions fortes entre les différents acteurs de la chaîne de valeur du médicament. 
En Île-de-France, le consortium PASREL-Imagerie incarne ce modèle avec ses centres de recherche translationnelle pour dérisquer et accélérer l'innovation médicale. En effet, il intègre des plateformes d'imagerie de pointe, rassemble des experts dans différentes aires médicales et développe des partenariats académiques, cliniques et industriels favorisant l'émergence de nouvelles solutions diagnostiques et thérapeutiques au bénéfice du patient.

PASREL-Imagerie : un écosystème unique au service de l'innovation médicale

PASREL-Imagerie regroupe quatre centres1 de recherche académique et clinique pluridisciplinaires du CEA Paris Saclay - IDMIT, MIRCen, NeuroSpin et le SHFJ– intégrant des unités de recherche multitutelles. Ces centres disposent de plateformes d'imagerie translationnelle in vivo uniques, et d'expertises couvrant un large spectre thérapeutique (maladies infectieuses, neurodégénératives, oncologie, etc.).
Les technologies déployées incluent la production de radiotraceurs et radiopharmaceutiques, la tomographie par émission de positons (TEP), la tomographie par émission monophotonique (TEMP), l'imagerie par résonance magnétique (IRM), les ultrasons et l'imagerie multimodale, associées à des outils de simulation numérique, et de reconstruction d'images faisant appel à l'IA.

Le consortium se positionne comme un acteur catalyseur de l'innovation pour générer des données qualitatives, quantitatives, longitudinales transférables à l'humain. Il intervient ainsi à toutes les étapes du développement médical, de l'identification de cibles aux essais cliniques en passant par la recherche préclinique (efficacité, biodistribution, prédiction de toxicité, etc.).
Sa force réside dans sa capacité à fédérer ces ressources et à offrir un guichet unique aux partenaires industriels et académiques, facilitant l'accès à des technologies de rupture et contribuant à accélérer la mise sur le marché de nouveaux médicaments.

Par ailleurs, les recherches menées au sein de PASREL-Imagerie favorisent la création de start-ups. Par exemple, TheraSonic2 , qui vise à améliorer la délivrance de médicaments dans le cerveau par une technologie d'ultrasons focalisés, ouvre des capacités extraordinaires de traitement des maladies neurologiques. La société est issue des travaux portés par deux chercheurs du CEA et du CNRS au sein du consortium et valorisés par plusieurs brevets.

Enfin, PASREL-Imagerie noue des relations fortes avec les acteurs institutionnels de l'écosystème tels que France Biotech, Paris-Saclay Cancer Cluster ou le pôle de compétitivité Medicen pour organiser, animer des évènements scientifiques, et ainsi favoriser le dialogue et la collaboration entre chercheurs, cliniciens et industriels. 

Illustration issue de la collaboration avec la Société NFL Biosciences (www.doi.org/10.1021/acschemneuro.4c00204) 
Imagerie TEP du métabolisme cérébral glucidique avec le marqueur [18F] -FDG
La figure A illustre les zones présentant une diminution significative de l'activité métabolique chez les souris CSE.
La figure B montre les zones présentant une augmentation significative de la fixation du [18F] -FDG chez les souris CSE. 
CSE - Cigarette Smoke Exposure ou exposition à la fumée de cigarette

Le Service Hospitalier Frédéric Joliot (SHFJ) : une vitrine concrète du modèle collaboratif

Le SHFJ est un service de médecine nucléaire associé au laboratoire de recherche multitutelles BioMaps (CEA, Université Paris-Saclay, CNRS, Inserm). Il dispose d'un parc technologique de pointe : TEP, TEMP, IRM de bas à très haut champ, ultrasons, cyclotrons, et plateformes d'imagerie multimodale. Ses activités de production de radiotraceurs innovants pour la recherche et les essais cliniques ont des applications diagnostiques et thérapeutiques dans les domaines de l'oncologie, des maladies neurodégénératives et inflammatoires.

Cette infrastructure unique permet ainsi de couvrir toute la chaîne de valeur, de la preuve de concept préclinique à la validation clinique. 
Parmi les collaborations du SHFJ avec des partenaires industriels, on peut citer la collaboration avec GE HealthCare qui a permis la production et la distribution par le SHFJ d'un radiopharmaceutique innovant, le [18F] -LBT-999 pour le diagnostic de la maladie de Parkinson, dans 11 centres d'investigation pour une étude clinique de Phase III sponsorisée par la société. Citons également la collaboration avec la société biopharmaceutique NFL Biosciences visant à mettre en évidence par imagerie TEP les zones cérébrales significativement affectées par le sevrage tabagique et leur restauration en présence du candidat médicament NFL-101 dans un modèle préclinique robuste d'exposition au tabac3.

Le SHFJ collabore également avec des centres académiques et hospitaliers. Dans le cadre d'une étude clinique, il a été mis en évidence par imagerie TEP que le biomarqueur d'inflammation [18F] DPA-714 s'avérait être un outil pour la stratification des patients atteints de la maladie d'Alzheimer ouvrant les possibilités d'une médecine personnalisée4. Ces projets illustrent la capacité du SHFJ à concevoir, produire et livrer des outils diagnostiques et thérapeutiques à haute valeur ajoutée.

Perspectives : fédérer les centres de recherche en imagerie au niveau national

En associant des expertises et des plateformes d'imagerie translationnelle de pointe, PASREL-Imagerie joue un rôle clé pour accélérer et dérisquer les innovations médicales. Au fil des années, le consortium a conforté son positionnement dans le paysage de l'innovation médicale en consolidant des liens avec tous les acteurs de la chaîne de valeur du médicament et en renforçant les partenariats avec les entreprises. Sa capacité à intégrer les besoins industriels, à développer des technologies de rupture et à favoriser le transfert technologique démontre la pertinence du modèle que PASREL-Imagerie a su mettre en place.

Dans le prolongement de sa dynamique, PASREL-Imagerie franchit une nouvelle étape en fédérant, à l'échelle nationale, les principaux laboratoires de recherche en imagerie médicale français au sein d'un consortium. Cette initiative, associée au dispositif Carnot, favorise la recherche partenariale entre laboratoires publics et entreprises. Cela contribuera à la mise à disposition, pour les filières industrielles en santé, de techniques d'imagerie médicale de pointe sur l'ensemble du territoire, et renforcera l'impact socio-économique des innovations issues de ces partenariats public-privé.

Ce modèle collaboratif est un levier essentiel pour relever les défis majeurs du développement diagnostique et thérapeutique et positionner la France comme un acteur de premier plan en imagerie médicale et innovation biomédicale.

En savoir plus : www.pasrel-imagerie.universite-paris-saclay.fr

Références
  1 https://www.pasrel-imagerie.universite-paris-saclay.fr/4-centres-dexcellences/
  2 https://www.therasonic.fr/ 
  3 www.doi.org/10.1021/acschemneuro.4c00204
  https://doi.org/10.1093/brain/awy079/

- Agenda -

Présentation du Guide et des Contrats types par le MESRE
mer 1/04/ 08:30 - 10:00
En visioconférence

Petit déjeuner Pascal Le Masson et Elise  Lagasse-Ratier, Mines Paris-PSL
jeu 2/04/ 08:30 - 10:00
En visioconférence et ANRT

ReSCi | L'éthique du care
Programme
mar 14/04/ 15:00 - 18:00
ANRT

Petit déjeuner Charles-Benoît Heidsieck - Le Rameau
jeu 16/04/ 08:30 - 10:00
En visioconférence et ANRT

Question - Réponses Cifre| Employeurs et institutionnels
INSCRIPTION
ven 17/04/14:00 -  15:00
En visioconférence

ReSCi | Santé et nutrition animale
Programme
mer 17/06/ 15:00 - 18:00
ANRT

Question - Réponses Cifre| Etudiants
INSCRIPTION
ven 24/04/ 14:00 - 15:00
En visioconférence

ReSCi | La recherche-action dans le cadre d'une thèse Cifre
mer 24/06/15:00 - 18:00 
ANRT




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